Revue XXI - Dessin du lundi

Récit & illustration réalisé pour la rubrique Dessin du lundi de la revue XXI 

J’ai rencontré cet ermite par hasard, en marchant sur les bords du Gange avec mon amie Marion. En Inde, on les appelle "sadhus", ceux qui ont renoncé au monde pour se consacrer à la spiritualité. Il habitait une petite cave isolée à Rishikesh, dans le nord du pays. La première rencontre fut brève, quelques photos, un échange de mails et de banalités. Pour Marion, l’expérience était suffisante. Moi, je mourrais d’envie de découvrir sa vie. Je persuadais Marion d'y retourner.

Cette fois, j'exprimais à Swami mon désir d'expérimenter la méditation. Il nous proposa de le suivre dans son ashram pour la prière du soir. À cette époque, on entendait très peu parler des affaires de viols, si courantes aujourd’hui dans les médias. Nous acceptâmes sans la moindre hésitation. Quelques heures plus tard, nous marchions avec lui le long d’une route sinueuse sous une pluie battante. La nuit tombait à mesure que nous nous éloignions de la ville, jusqu’au moment où il devint impossible de distinguer le chemin. Nous étions à la merci du sadhu.

Le temps d’arriver à l’ashram, il faisait nuit noire. Swami nous emmena dans une pièce obscure où il alluma quelques bougies avant de nous offrir du thé et des biscuits. La pièce était pratiquement vide. Calmement, le sadhu commença à nous introduire aux rudiments de la méditation. Il éteignit les bougies, commença à murmurer quelques mantras puis se tut.

Je cherchais à me concentrer, en vain. Mon cerveau enchaînait les scénarios atroces dans lesquels je tentais de protéger Marion des griffes de Swami et de ses sbires. Le murmure du sadhu reprit. Il se mélangeait harmonieusement au clapotis de la pluie mais rien à faire : impossible d’apaiser mes pensées. La méditation prit fin sur ma stratégie d’évasion en cas d’attaque. Swami proposa gentiment de nous raccompagner.

En chemin, l’angoisse fit place à un sentiment de culpabilité. Cet ermite, qui possédait en tout et pour tout un parapluie et quelques sacs de vivres, nous avait offert du thé, des biscuits et un accès privilégié à une pratique ancestrale, sans rien demander en échange. Je m'en voulais de ne pas avoir réussi à lâcher prise mais surtout, je réalisais le profond écart de richesse qui nous séparait et donnait à sa générosité une dimension magistrale. 

Je suis retourné à Rishikesh quelques années plus tard pour tenter de le retrouver. Le Gange était en crue, il ne restait plus rien de sa modeste cabane, et plus une trace de cet unique personnage.